
Face à la montée des besoins énergétiques, à l’essor de l’intelligence artificielle et au retour du nucléaire sur le devant de la scène internationale, l’Afrique entend ne plus se contenter d’être un fournisseur de minerais ou un simple marché pour les technologies étrangères. Lors de la 51ᵉ édition du Symposium mondial du nucléaire (WNS 2026) ténue le mercredi 9 septembre 2026 à Londres, en Angleterre, le président du Conseil de la République togolaise, Faure Essozimna Gnassingbé, plaide pour une véritable stratégie nucléaire africaine fondée sur la formation, le financement, la coopération régionale et la création de valeur locale.
Le nucléaire connaît un regain d’intérêt à travers le monde. Les enjeux climatiques, les impératifs de souveraineté énergétique, la compétition industrielle et les besoins croissants liés à l’intelligence artificielle poussent de nombreux États à réinvestir dans cette source d’énergie.
Pour l’Afrique, cette nouvelle dynamique représente à la fois une opportunité et un défi. Le continent doit désormais déterminer la place qu’il souhaite occuper dans cette nouvelle économie nucléaire : simple fournisseur de minerais, consommateur de technologies conçues ailleurs ou véritable acteur capable de développer ses propres compétences, ses infrastructures et ses capacités de production.
Le président du Conseil de la République togolaise estime que l’Afrique doit éviter de reproduire le schéma traditionnel dans lequel les ressources sont extraites sur le continent avant d’être transformées à l’étranger, avec une faible part de la valeur ajoutée qui reste localement.
« L’Afrique ne veut plus seulement exporter l’atome et importer l’électron », défend-il, appelant à développer la formation des ingénieurs, les capacités des autorités de régulation, les chaînes industrielles et les services associés au secteur nucléaire.
Une stratégie énergétique fondée sur la diversification
Pour Faure Gnassingbé, le développement du nucléaire ne doit toutefois pas être opposé aux énergies renouvelables. L’Afrique doit au contraire pouvoir s’appuyer sur un éventail de solutions adaptées aux réalités de chaque pays : solaire, hydroélectricité, gaz, stockage, interconnexions régionales et nucléaire.
Cette diversification est d’autant plus importante que la demande d’électricité devrait continuer à progresser avec le développement du numérique et de l’intelligence artificielle.
Les data centers, indispensables à l’essor de l’IA, nécessitent en effet d’importantes quantités d’électricité disponible de manière continue. D’où une conviction mise en avant par le dirigeant togolais : la souveraineté numérique passe désormais par la souveraineté électrique.
Le financement, principal défi
Si les technologies nucléaires sont aujourd’hui disponibles et que plusieurs pays africains préparent leurs propres programmes, un obstacle majeur demeure : le financement.
Selon le président du Conseil de la République, le coût élevé du capital et la perception du risque constituent encore des freins importants à la réalisation des projets nucléaires africains.
Il appelle ainsi les banques multilatérales, les fonds souverains, les investisseurs privés, les États et les industriels à intervenir plus tôt dans la préparation des projets.
« Un projet nucléaire ne devient pas réel lorsque son design est présenté. Il devient réel lorsqu’il devient finançable », souligne-t-il.
Cette approche implique notamment de renforcer les cadres réglementaires, de garantir la sûreté, de former les ressources humaines, de sécuriser les revenus futurs et d’offrir aux investisseurs une visibilité à long terme.
Le Togo mise d’abord sur la crédibilité
C’est dans cette logique que le Togo affirme vouloir avancer progressivement. Membre de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) depuis 2012 et membre de son Conseil des gouverneurs pour la période 2025-2027, le pays a créé en janvier 2025 son Commissariat à l’énergie atomique.
Lomé travaille également au renforcement de son cadre juridique, de son dispositif de sûreté et de préparation aux urgences radiologiques, ainsi qu’au développement de sa coopération internationale.
En février 2026, le Togo a par ailleurs signé avec l’AIEA un nouveau cadre de programmation couvrant la période 2026-2031. Celui-ci concerne notamment la santé, l’agriculture, la sécurité alimentaire, les sciences nucléaires et les questions énergétiques.
Pour les autorités togolaises, cette démarche répond à une priorité : bâtir d’abord la confiance nécessaire à tout programme nucléaire durable.
Vers une coopération nucléaire africaine
Au-delà des initiatives nationales, Faure Gnassingbé défend une approche davantage coordonnée à l’échelle du continent.
L’Afrique pourrait, selon lui, mutualiser certaines expertises, développer des programmes communs de formation, mettre en place des mécanismes régionaux de garantie et renforcer son pouvoir de négociation face aux fournisseurs internationaux.
Cette mutualisation pourrait notamment concerner les petits réacteurs modulaires (SMR) et les microréacteurs, considérés comme des technologies susceptibles de faciliter l’accès au nucléaire pour certains pays.
Mais le président togolais appelle à la prudence : le choix des technologies ne doit pas être dicté par des considérations géopolitiques. Sûreté, maturité technologique, coût, financement, disponibilité du combustible, délais, maintenance, formation et retombées économiques locales doivent, selon lui, guider les décisions africaines.
L’objectif est d’éviter que le continent ne devienne un simple terrain d’expérimentation pour des technologies incompatibles entre elles.
Lomé 2027, un rendez-vous pour passer aux projets
Le Togo entend jouer un rôle dans cette dynamique. Après Kigali et Londres, Lomé accueillera du 1er au 3 juin 2027 la prochaine édition du Nuclear Energy Innovation Summit for Africa.
Pour le chef de l’État togolais, ce rendez-vous doit aller au-delà des déclarations d’intention. Il devra permettre de faire émerger des projets concrets, avec des technologies évaluées, des financements structurés, des programmes de formation lancés et des partenariats industriels établis.
« Lomé 2027 ne doit pas être une foire aux réacteurs. Il doit devenir une fabrique à projets », affirme-t-il.
Le Togo souhaite ainsi réunir autour de la même table l’AIEA, les banques multilatérales, les fonds d’investissement africains et internationaux, les constructeurs, les États, les régulateurs et les grands consommateurs d’électricité.
La France, les États-Unis, le Canada, la Chine, la Russie, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon et d’autres partenaires pourront présenter leurs solutions, mais selon des critères définis par les besoins africains.
De l’ambition à l’exécution
Pour Lomé, l’enjeu n’est donc pas de choisir un camp géopolitique, mais de donner à l’Afrique les moyens de choisir elle-même ses partenaires et ses technologies.
« La souveraineté n’est pas l’autarcie. C’est la capacité de dire oui à plusieurs et de rester maître de son choix », résume Faure Gnassingbé.
Après Kigali, qui a contribué à poser les enjeux, et Londres, qui réunit l’industrie et le capital, le Togo veut faire de Lomé une étape consacrée à la concrétisation.
L’ambition affichée est claire : faire passer l’Afrique du discours aux projets et transformer le regain d’intérêt mondial pour le nucléaire en opportunité de développement, d’industrialisation et de souveraineté énergétique pour le continent.






